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Philosophie

Bouchindhomme, Christian : Le Vocabulaire de Habermas

Compte rendu d’Arnaud Desjardin.

Christian Bouchindhomme, Le Vocabulaire de Habermas, Paris, Ellipses, 2002.

Compte rendu d’Arnaud Desjardin, professeur au lycée Condorcet de Saint-Quentin.

Christian Bouchindhomme, traducteur ou co-traducteur d’un bon nombre d’ouvrages de Jürgen Habermas, nous propose, dans un petit ouvrage publié aux éditions Ellipses, une mise au point très instructive sur le vocabulaire de cet auteur. Christian Bouchindhomme insiste d’abord sur les difficultés de la tâche. Celles-ci tiennent au volume considérable de l’œuvre de Habermas ("une bonne trentaine d’ouvrages totalisant quelque onze mille pages" [p.3]), mais aussi à la diversité des domaines théoriques abordés par le philosophe francfortois, avec une aptitude réellement singulière à intégrer des outils conceptuels provenant d’horizons très variés (au point que C. Bouchindhomme rappelle à juste titre l’accusation de "bricolage théorique", récurrente à l’encontre de Habermas). Enfin, la tâche est rendue d’autant plus délicate que, selon C. Bouchindhomme, Habermas "préfère de loin mettre ses notions au travail plutôt que de les définir précisément" (p.4).

Dans cet ouvrage, Christian Bouchindhomme ne revendique absolument pas l’exhaustivité (ce qui aurait été une entreprise difficile, compte tenu du format imposé par la collection), mais préfère privilégier "ce qui serait plutôt du ressort de la philosophie générale" (p.4). En fait, l’ouvrage, qui comporte trente-huit entrées, est très centré sur les concepts issus de la pragmatique, et donc sur l’ensemble des notions qui président à l’édification d’une "éthique de la discussion". Une attention toute particulière est accordée aux relations théoriques qu’entretient la pensée de Habermas avec celle de son ami Karl-Otto Apel, avec notamment une mise en évidence du fondement différent de leur version de la pragmatique. Ce point, assez bien connu en France, notamment grâce à la thèse de Jean-Marc Ferry, Habermas, L’éthique de la communication (Paris, PUF, 1987), est ici très bien synthétisé par Christian Bouchindhomme. Rappelons simplement que, pour Karl-Otto Apel, les présuppositions pragmatiques du discours sont de nature transcendantale, donc absolument infalsifiables, et qu’elles valent de ce fait comme fondation ultime (Letztbegründung) de la raison toujours déjà éthique (avec, ce faisant, un passage du müssen au sollen qui, à juste titre, a attiré l’attention de nombreux commentateurs, comme J.-M Ferry, Alain Renaut et Sylvie Mesure... et bien sûr de Habermas lui-même). Pour Habermas, les présuppositions communicationnelles, même universelles et nécessaires, n’ont aucun caractère a priori. Bien qu’elles soient sans doute sans alternative pour nous, Habermas refuse de faire de ces présuppositions une "fondation ultime" (selon la démarche apélienne qu’au fond il juge dogmatique) de toute prétention à la validité, et donc de l’éthique. De façon très suggestive, Christian Bouchindhomme rattache ces deux versions différentes de la pragmatique à une conception totalement différente du rôle de la philosophie chez les deux auteurs. La démarche de Karl-Otto Apel "confère à la philosophie un rôle de préceptrice, la tâche du philosophe étant de déceler et de contrarier les contradictions performatives qui empêchent l’exercice de la raison dans toutes les sphères d’activité, rôle que Habermas n’accepte pas" (p. 44). Au contraire, pour Habermas, il s’agit pour la philosophie "de décrire une démarche déontologique, non de la prescrire, la démarche concrète ne pouvant être le fait que des acteurs concernés" (p. 44). Dans le droit fil de cette divergence, il est d’ailleurs rappelé à juste titre que Habermas renonce désormais "à faire de l’éthique de la discussion la base normative de sa théorie critique de la société [et qu’il] s’oriente donc vers une théorie de la discussion dont l’éthique de la discussion ne serait plus qu’un cas particulier" (p. 46). Ce clivage est d’ailleurs ramené à une intégration différente de l’héritage de l’École de Francfort (à laquelle une entrée est consacrée) : si, pour Christian Bouchindhomme, Habermas reste un théoricien critique de la société, rien n’est moins sûr pour ce qui concerne Apel, précisément en vertu de cette compréhension opposée du rôle de la philosophie par rapport à la société et au monde vécu. Et il y a là, finalement, la racine des débats qui opposent les deux auteurs : "ce qui est dénoncé par Apel dans l’interprétation habermassienne des concepts forgés "en commun", ce n’est ni plus ni moins que le souci permanent de Habermas de rester un théoricien critique de la société" (p.43). Cette remarque, parfaitement juste pour ce qui concerne le fondement de l’éthique de la discussion, serait au fond tout aussi pertinente à propos du problème de l’application historique responsable (Anwendungsproblem) de l’éthique, au centre d’un nouveau clivage entre les deux auteurs (que Christian Bouchindhomme n’aborde pas directement dans son ouvrage).

Dans le détail, l’ouvrage propose notamment une distinction très claire et très précise des notions de "communication" et de "discussion". Celles-ci sont souvent confondues à cause du rapprochement fréquemment effectué entre les thèses de Habermas et la version apélienne de la pragmatique qui, pour sa part, permet presque l’assimilation des deux notions. Chez Habermas, les deux concepts ne se superposent pas exactement. Certes, la discussion a de toute évidence une dimension communicationnelle (elle repose sur l’entente et la coopération et non, comme dans l’agir stratégique, sur la poursuite intéressée d’un objectif). Mais la communication est, pourrait-on dire, une entente en acte : l’argumentation et les prétentions à la validité qui s’y déploient existent bel et bien, mais elles ne sont pas explicitement thématisées, dans la mesure où le consensus existe déjà. Ce n’est que lorsque le consensus n’existe plus spontanément, et que donc l’entente doit être recherchée, que J. Habermas parle stricto sensu de discussion : celle-ci s’organise autour de prétentions à la validité cette fois explicitement problématisées et définies, en vue de restaurer le consensus. En vertu de ce qui a été dit plus haut, on comprend, a contrario, que Karl-Otto Apel se soucie moins de cette distinction conceptuelle, puisque c’est à la philosophie d’enseigner les contraintes pragmatiques (donc toujours déjà thématisées et explicitées par elle) qui sont les conditions mêmes de possibilité d’une communication rationnelle. Autrement dit, si l’on applique les concepts habermassiens à la démarche de Apel, on peut dire que la communication est toujours une discussion, dans la mesure où c’est la tâche du philosophe que d’expliciter les prétentions à la validité et de contrarier les contradictions performatives. Encore une fois, Christian Bouchindhomme insiste sur le fait qu’il s’agit là, au fond, de compréhensions radicalement opposées du rôle de la philosophie : "Ainsi [pour Habermas, contrairement à Apel], ce n’est pas la philosophie qui doit enseigner au monde vécu ce qu’est la raison, mais bel et bien l’inverse : c’est le monde vécu qui a appris à la philosophie que la raison était communicationnelle." (p. 24). Christian Bouchindhomme va même jusqu’à pointer ce qui, au fond, constitue sans doute la difficulté la plus importante de la démarche apélienne : si, comme le fait finalement Apel, on réintègre "la raison communicationnelle dans le giron d’un logos sub specie aeternitatis" (p. 24), cette démarche est-elle au fond encore de nature pragmatique ? A cette question, Christian Bouchindhomme répond explicitement par la négative, affirmant que "la pragmatique transcendantale cesse pour ainsi dire d’être une pragmatique en devenant une métasémantique" (p. 63). Sur ce point, C. Bouchindhomme semble suivre exactement Habermas lui-même qui, dans Morale et communication, dénonçait déjà la démarche apélienne comme "un retour inconséquent à des figures de pensée [que Apel] avait lui même invalidées", autrement dit comme une régression en deçà de l’héritage de l’hermeneutic linguistic pragmatic turn pourtant tellement revendiqué par Apel. On comprend d’ailleurs d’autant mieux la critique de Habermas quand on sait que, dans un premier temps, c’est d’abord l’attention témoignée par K.-O Apel aux acquis du tournant linguistique et pragmatique qui avait conduit Habermas, dans son souci de fonder à nouveaux frais une morale déontologique et universaliste, à se rallier à l’édifice théorique de Karl-Otto Apel plutôt qu’à celui de John Rawls. Rappelons en effet que A theory of justice de John Rawls et Transformation der Philosophie de Karl-Otto Apel ne paraissent qu’à deux années d’intervalle : 1971 pour l’ouvrage de Rawls, 1973 pour l’ouvrage de K.-O Apel. Entre les deux auteurs, Habermas -à la recherche d’un fondement permettant de reconstruire à nouveaux frais la philosophie pratique kantienne- a préféré se rallier à Apel, précisément contre le monologisme (réel ou supposé...) de la théorie de John Rawls. On comprend donc bien que Habermas fasse preuve d’une attention toute particulière à tout indice de reniement (volontaire ou -surtout- involontaire) par Apel de son attention première aux acquis de la pragmatique.

On signale par ailleurs les mises au point fort intéressantes proposées par Christian Bouchindhomme dans l’entrée "Allemagne", qui dresse un aperçu des rapports de Habermas à la pensée allemande du vingtième siècle. D’autre part, on pourra lire avec attention la présentation rapide, proposée au sein de l’article consacré à la "conscience morale", de la très intéressante psychologie du développement du jugement moral de Lawrence Kohlberg (disciple de Piaget, mais aussi de Kant et G.H Mead), qui fait l’objet d’une réappropriation théorique tant par Habermas que par Apel.

D’une manière générale, il faut louer la clarté et la précision des articles proposés par Christian Bouchindhomme dans ce court ouvrage, et notamment le souci de prendre en compte, chaque fois que cela s’avère nécessaire, les derniers développements de la pensée de Habermas (C. Bouchindhomme cite à quelques reprises les ouvrages les plus récents de Habermas, L’avenir de la nature humaine et L’usage public des idées, dont il a assuré la traduction en français). Certaines interprétations seront peut-être l’occasion de débats intéressants : par exemple, il n’est pas si sûr que le diagnostic proposé par Habermas dans le Discours philosophique de la modernité sur la pensée française des années 68 soit si éloigné que cela de celui qui fut proposé, en France, par Luc Ferry et Alain Renaut (même si, en aucun cas, les deux lectures ne sont intégralement superposables). D’autre part, on peut regretter (mais, compte tenu du format de l’ouvrage, il ne s’agit en rien de critiques) que certains problèmes ne soient pas (ou peu) abordés. Au sein des relations entre Habermas et Apel, on a déjà signalé plus haut que la controverse autour de la question de l’application responsable de l’éthique n’était pas directement exposée. Il est vrai que Habermas n’y consacre qu’assez peu de pages, mais De l’éthique de la discussion (p. 126-130 et surtout p. 173-176) ainsi que Vérité et justification (p. 310-311) comportent des indications précieuses sur cette question importante. D’autre part, aucune entrée n’est l’occasion d’aborder directement le débat qui oppose (au sein, il est vrai, de ce que chacun s’accorde à n’envisager que comme une "querelle de famille") le "républicanisme" de Habermas et le "libéralisme" de John Rawls, tel qu’il s’exprime dans le recueil intitulé Débat sur la justice politique (Paris, Cerf, 1997).

Christian Bouchindhomme parvient, dans son ouvrage, à joindre la clarté du propos à un souci de précision et d’approfondissement à chaque fois que cela s’avère nécessaire. L’ouvrage permet ainsi d’accompagner efficacement une première lecture des œuvres de Jürgen Habermas, tout en proposant au lecteur plus avancé dans la connaissance de Habermas des précisions utiles, claires, et extrêmement instruites. Selon la formule en usage dans cette collection, chaque article est d’ailleurs découpé en trois paragraphes de difficulté et de précision croissantes, ce qui rend le propos d’autant plus accessible.

Mise à jour : 2 mai 2012