Philosophie

During, Elie : édition critique de Durée et simultanéité de Bergson

Mise à jour : 7 avril 2012

Compte rendu d’Alain Panéro.

Henri Bergson, Durée et simultanéité, édition critique d’Élie During, Paris, PUF, 2009, « Quadrige », 479 p.

Compte rendu d’Alain Panero, professeur de philosophie au lycée Michelis à Amiens.

L’édition critique d’Élie During est, à elle seule, un événement. Que Durée et simultanéité - dont la première édition date de 1922 - paraisse aujourd’hui dans le sillage des « essais et conférences » (depuis le début du mois de novembre 2009, les trois nouveaux volumes de l’édition critique dirigée par Frédéric Worms sont en vente) semble en outre l’occasion heureuse de ressaisir une continuité entre un texte apparemment hors champ et La pensée et le mouvant (dont les deux introductions ont été initialement rédigées en janvier 1922), voire l’œuvre entière. On peut d’abord penser que La pensée et le mouvant, qui est un effort de récapitulation, et Durée et simultanéité, qui est un effort d’exploration, poursuivent un même but : expliciter le mieux possible tous les sens de la durée. De l’Essai jusqu’à L’énergie spirituelle, en passant par Matière et mémoire, Bergson envisageait en effet des modes de connexion verticale ou horizontale toujours plus subtils (l’image du cône, les notions d’extension, de tension, d’élasticité, etc.). Mais il est clair qu’aucune modélisation proprement scientifique ne sous-tendait alors l’usage de ces termes hormis une philosophie de la vie dans L’évolution créatrice. Or, le mérite d’É. During, dont l’intention n’est à aucun moment - les amateurs de happy end seront déçus - de réconcilier Bergson et Einstein, est justement d’insister sur l’importance pour la philosophie bergsonienne d’une confrontation avec la modélisation relativiste, comme si s’ouvrait ici, après L’évolution créatrice, une autre voie possible, au-delà des modèles biologiques. De ce point de vue, on comprend pourquoi É. During tient d’abord à nous informer très précisément des modélisations relativistes auxquelles Bergson a eu accès (cf. la note p. 247-248). Reste alors à prendre acte, dans l’ombre de ces modèles, du geste inédit de Bergson : pourquoi introduit-il ici la notion nouvelle et sui generis de « temps réel » (cf. l’apport décisif de la notice, p. 230) ? En fait, la ligne de démarcation ne passe plus ici, à l’intérieur d’une interrogation sur la durée pure, entre ses différents sens possibles : durée pure ou temps spatialisé, hétérogénéité ou homogénéité, extension ou espace, etc. Il s’agit plutôt de circonscrire deux domaines : d’un côté, celui, novateur, des théories relativistes de la synchronisation et de la simultanéité et, d’un autre côté, celui, banal, des représentations courantes du sens commun, y compris d’un certain bergsonisme. Avec l’entrée en scène de sa notion renouvelée de « temps réel » (cf. la note p. 281-282), Bergson entend débattre de plein droit avec les théories nouvelles de la simultanéité. De ce nouveau point de vue, ni les temps mesurés ni même les temps fictifs ne sauraient, précisément parlant, être comparés ou assimilés au temps spatialisé, lequel relève d’un autre contexte. Le temps réel, qui n’est pas la durée toute pure, peut donc être mesuré sans crainte de subreption ou d’amphibologie. Les temps mesurés ou mesurables sont, sans conteste, du temps réel ; ce qui prouve que traduction n’est pas forcément trahison. L’Autre n’est plus ici le temps spatialisé mais le temps fictif. Dans ces conditions, on discerne, dans le chapitre III (« De la nature du temps »), une inflexion ou un tournant : Bergson semble redistribuer les cartes d’un jeu qui se joue avec Einstein mais aussi entre deux facettes d’un bergsonisme en mouvement. Le philosophe de la durée et le savant relativiste pointeraient, l’un au moyen d’une image médiatrice qui est la toute première spatialisation d’avant le temps spatialisé (cf. PM, « L’intuition philosophique », p. 119-120 et la notice p. 393) et qui prend pour nom ici « temps réel », l’autre au moyen de l’intuition mathématique et de ses horloges, le même processus d’extension. Autrement dit, l’enjeu serait de pouvoir s’immerger dans la paradoxale profondeur d’une pure transitivité, celle d’une présence ou d’un maintenant qui serait à la fois écart maximal et proximité totale. Il ne s’agit donc jamais de surplomber, au nom d’un Présent supérieur (éternité ou instantanéité) cette extension ou cette matérialisation qui nous traverse toujours et déjà, ni même d’assimiler abstraitement le « devenir extensif » de L’évolution créatrice au temps-espace d’Einstein (voir dans le dossier « Lectures » ce risque de généralisation chez Milic Capek, p. 460). Le philosophe qui ausculte la durée et le physicien qui règle ses horloges, tous deux embarqués, ne peuvent que continuer à exhiber la curieuse modalité de notre participation tangentielle mais effective à ce qui nous englobe et nous dépasse. Car c’est ce mode originaire de notre insertion cosmologique qu’ils inspectent collégialement sans toujours s’en rendre compte (on lira ici avec profit la présentation de F. Worms, notamment la partie intitulée « Un problème commun ? », p. 9-11). En ce lieu partagé, qui est celui du temps mesuré, rien n’est fictif, pas plus le temps du philosophe que celui des scientifiques. Le combat n’est donc pas celui d’une intuition anthropomorphique contre une formalisation libérée de toute subjectivité, mais celui de deux conceptions concurrentes de la perception. Paradoxalement, l’auteur si audacieux du premier chapitre de Matière et mémoire, sans doute encore influencé par ses analyses de L’évolution créatrice, tient absolument à accrocher tout le visible à un œil, tandis qu’Einstein, moins regardant, si l’on peut dire, ne veut pas savoir qui voit, le visible n’appartenant à aucune créature. Quoi qu’il en soit, le débat reste passionnant (cf. dans le dossier « Lectures » les analyses de Merleau-Ponty, p. 446-450). Pourquoi Bergson a-t-il souhaité néanmoins suspendre, après la sixième édition de 1931, la publication d’un texte crucial et prendre le risque d’un pas en arrière ? Il convenait sans doute de ne plus nourrir les rumeurs (cf. sur ce point, dans le dossier « Lectures », p. 430, la correspondance avec Émile Peillaube, directeur de la Revue de Philosophie). Et puis, Bergson savait que les ultimes mises au point de La pensée et le mouvant permettraient de renouer un dialogue apaisé avec les sciences physiques en général. L’objet d’un malentendu devenait une simple note de bas de page, un peu longue certes (cf. PM, p. 37-39), mais peu propice à réveiller des polémiques inutiles. Peut-être s’agissait-il aussi, en 1931, c’est-à-dire un an avant la publication des Deux sources, et notamment de son dernier chapitre « Mécanique et mystique », de demander de nouveau à la philosophie, et non pas à la physique, les modèles d’une vie sensée et durable.

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