Philosophie

Bourdeau, Michel : Pensée symbolique et intuition

Mise à jour : 7 avril 2012

Compte rendu de Laurent Fedi.

Michel Bourdeau, Pensée symbolique et intuition,
(Paris, PUF, collection « Philosophies » n°123, septembre 1999, 127 pages)

Compte rendu de Laurent Fedi (CNRS).

Le programme ambitieux de l’Intelligence Artificielle pose ou relance le problème du mécanisme de l’esprit. Mais peut-on identifier la pensée à une pensée aveugle qui se ramènerait à l’enchaînement de ses procédures opératoires ? Pour Michel Bourdeau, la fécondité incontestable de la pensée symbolique ne doit pas en dissimuler les limites, car il n’est pas sûr que le sens ne soit autre chose qu’une dérivation de la syntaxe, et il est probable même que le « connaissable » excède le « démontrable ». S’il ressent le besoin de défendre d’abord la pensée formelle contre les excès de ses détracteurs, M.B. prend le parti, en fait, de réhabiliter l’intuition. L’idée d’un langage clos sur lui-même qui ne parlerait de rien est contradictoire (p. 103). Préférant la clarté des concepts à l’efficacité des calculs, il soutient la thèse d’un double usage, « discursif » et « intuitif », de la raison, et plaide pour la reconnaissance d’une « rigueur informelle ». Ce point de vue peut se réclamer de l’héritage kantien, mais il peut également s’appuyer, bien qu’on s’y attende moins, sur la référence à Hilbert, celui-ci étant considéré à tort, généralement, comme un pur formaliste. M.B. le rappelle à plusieurs reprises (pp. 29, 83 note, 122, etc.) : Hilbert n’a éliminé le sens des symboles et formalisé les mathématiques que pour les besoins de sa théorie de la démonstration ; il n’a pas évacué l’intuition, il en a déplacé le terrain d’application. Et parce que l’intuition est l’outil phénoménologique par excellence, M.B. flétrit, d’autre part, l’annexion de Husserl à l’épistémologie naturaliste.

Ce livre engagé, qui n’hésite pas à contredire les interprétations à la mode, est aussi un livre pédagogique, grâce auquel le lecteur peut se familiariser aussi bien avec l’exécution d’un algorithme et les notions capitales de la logique (métalangage, complétude, consistance, etc.) qu’avec les grandes doctrines qui se sont déployées, tantôt pour s’affronter, tantôt pour se recouper et se féconder mutuellement, de Hilbert à Dummett en passant par Gödel, Turing, Brouwer, Wittgenstein, Church, Davidson, Putnam, etc. Dans un style clair et très imagé, M.B. fournit au lecteur les repères nécessaires pour s’orienter dans le dédale des théories. Mieux : en surmontant la technicité de ces théories, il met à l’épreuve leurs attendus philosophiques, et peut ainsi les replacer dans la continuité d’une tradition qui nous est connue et dont les figures marquantes sont ici Platon, Descartes, Pascal et Leibniz.

Au terme de cet ouvrage, c’est le programme même de l’Intelligence Artificielle qui se trouve discrédité. M.B. porte un regard critique sur l’éclatement théorique auquel on assiste depuis quelques décennies : La façon dont les idées se démonétarisent à peine mises en circulation suffirait à elle seule à éveiller les soupçons (p. 63). Mais il y a plus : cette cascade de controverses témoigne d’une déroute qui tient à un mauvais départ : ce sont les principes mêmes qui sont à revoir (...) l’épistémologie naturaliste est une entreprise mal engagée (p. 125).

Cet ouvrage utile et stimulant invite finalement à substituer à l’approche naturaliste en cours un autre point de vue, « gnoséologique », qui porterait directement sur la nature de l’activité et de la connaissance mathématiques (p. 125).

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